La kétamine, chez moi, produit sans doute les trips les plus étranges. Je n’en rapporte jamais que des fragments de souvenirs. Ces fragments, toutefois, sont incroyablement riches. Ils disent du réel, de sa perception, de sa matière qui y est comme un sable liquide et qui possède toutes les fragilités de l’arbitraire. Le monde y est plein de courants d’air, la matière y semble faite de respirations discrètes et silencieuses. L’habitude y apparait par bribes, elle tient mais de justesse. Elle aussi y est pleine de trous et par lesquels le regard glisse et tout fini en bégaiements et en vertiges. Il y a des trous dans l’expérience et qui en deviennent le matériau. Plus d’une fois, pendant des k-holes, je me suis vu comme solidifié, lentement solidifié, dans d’autres pièces, d’autres lieux, des endroits incomplets et pourtant incroyablement riches, précis, matériels, remplis d’autres personnes et d’évènements présents, passés et futurs que je ne parviens pas à tout à fait comprendre. Le processus prend quelques secondes et me laisse toujours confus. Ces trous d’expérience deviennent l’expérience alors j’ai pris pour habitude d’y regarder mes mains. Je les regarde à la façon des arpenteurs de rêves lucides, pour vérifier, pour mesurer, comme ailleurs on regarderait un instrument. Elles ne sont alors jamais vraiment les miennes, elles sont trop petites, étranges, couvertes de tatouages qui vont à peine. Ce geste me permet de savoir ce qu’il y a à savoir à ces moments-là juste avant de retourner à un état qui ne connait pas les profondeurs émotionnelles de la panique. Un autre effet de l’expérience à de telles doses est un ralentissement important de mes capacités à voir. Le flux d’images devants mes yeux – je me permet cette écriture naïve tout en sachant un peu du fonctionnement d’un cerveau – semble subir une latence tout à fait similaire à celle observée devant un jeu vidéo que l’on imposerait à un ordinateur trop lent. Le matériel inadapté n’y produirait péniblement qu’une petite poignée d’images par secondes. Une succession d’arrêts alors que tout le reste continue. Ces saccades localisées aux appareils de la vision semblent valider, en parties au moins, les théories défendant l’idée d’un cerveau Bayésien héritées d’un Zeitgeist hanté par The Matrix et ChatGPT, une pop culture où tout serait computationnel et simulation. Il m’est difficile d’en rejeter complétement la justesse expérimentale. Dans les cas les plus extrêmes, le flux visuel est complétement figé. La musique n’est jamais affectée de cette manière. Le réel continue par elle, je le sais intimement. Je peux me le dire à moi-même depuis les pods de travail futuristes, alors indiscernables des mondanités du quotidien, où je me suis retrouvé comme brièvement solidifié, ou depuis mon fauteuil : ‘’Le musique continue, le réel continue’’. La musique continue et, pourtant, quand l’image fige, le temps n’existe plus. Des heures ? Quelques minutes ? Une éternité ? Sur le moment je n’en sais rien et si les effets dissociatifs de la kétamine et de la norkétamine ne donnaient pas à tout cela des airs de rêves, mon écriture serait bien différente.
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Ketamine induces, for me, the weirdest of all trips. I never bring back more than fragments of memory. These fragments, however, are incredibly rich. They speak of the real, of its perception, of its matter, which is there like a liquid sand, carrying all the fragilities of the arbitrary. The world there is full of drafts; matter seems made of quiet, silent breathings. Habit appears in snatches, holding on, but only just. It too is riddled with gaps through which the gaze slips and everything ends in stutterings and vertigos. There are holes in the experience that become its very material. More than once, during k-holes, I have found myself solidified, slowly solidified, in other rooms, other places: incomplete yet incredibly rich, precise, material spaces, filled with other people and with events present, past and future that I cannot quite grasp. The process takes a few seconds and always leaves me confused. These holes in experience become the experience itself, and so I have taken to looking at my hands there. I look at them the way lucid dream surveyors do, to verify, to measure, the way one might elsewhere consult an instrument. They are never quite mine: too small, strange, covered in tattoos that barely fit. This gesture allows me to know what there is to know in those moments, just before returning to a state that does not know the emotional depths of panic. Another effect of the experience at such doses is a significant slowing of my capacity to see. The flow of images before my eyes, and I allow myself this naive writing while knowing something of how a brain works, seems to undergo a latency quite similar to that observed in a video game forced to run on an old computer. The inadequate hardware would produce only a small handful of frames per second. A lagging succession of freezes while everything else keep going. These stutters, localized to the apparatuses of vision, seem to validate, at least in parts, the Bayesian brain theories. They inherited from a Zeitgeist haunted by The Matrix and ChatGPT, a pop culture in which everything would be computation and simulation. Yet I find it difficult to entirely reject their experimental accuracy. In the most extreme cases, the visual flow is completely frozen. Music is never affected. Never. Reality continues through it. I know this intimately. I can say it to myself from the futuristic work pods, then indistinguishable from the mundanities of daily life, where I have found myself briefly solidified, or from my armchair: “The music continues, the real continues.” The music continues and yet, when the image freezes, time no longer exists. Hours? A few minutes? An eternity? In the moment, I have no idea and if the dissociative effects of ketamine and norketamine did not lend all of this the quality of dreams, my writing would be different.