LSD

Plus loin, il parle des Yaminahua. Selon eux, ces entités parlent, mais elles parlent un langage tordu-tordant (« language twisting twisting ») qui invite au perspectivisme et à des liages par des correspondances. À peu près rien dans le langage tordu-tordant n’est appelé par son nom habituel. On appelle les jaguars des paniers, les anacondas sont des hamacs et les poissons sont appelés des pécaris. Dans chaque cas, il y un lien obscur mais réel entre les deux termes. Les jaguars sont appelés des paniers parce que certains motifs des paniers sont apparentés à ceux du pelage des jaguars. J’interroge, je gosse, j’avance. La peau et le vêtement peuvent-être envisagés comme des « déictiques » qui produisent des effets de relations. Ils sont interficiels : une interface entre un intérieur et un extérieur, composition cosmique et diplomatie. J’en avais l’idée mais je ne m’en rappelais pas. Pas aussi bien. Pas assez bien. Le LSD perturbe les appareils perceptuels ; ceux de l’expérience et ceux du sujet de l’expérience. Il en montre la nature construite, produite. Là où existent des limites claires entre les éléments constitutifs de l’expérience et son sujet, on dit des corps qu’ils sont fermés : à l’épreuve du monde, le LSD laisse apparaitre des hésitations. Les lignes y deviennent des formes singulières qu’il m’aura fallu longtemps pour sentir. Pour sentir plutôt que pour voir. L’ambigüité et le nocturnal plutôt que la clarté. Pour percevoir une esthétique de la frontière, une matrice du perceptuel, une forme aux bords rendus pulvérulents et qui, plus encore que les contaminations qu’elle autorise, préfigure nos valences émotionnelles et nos idéations. Ma rhétorique, la texture ici, n’est ni linéaire ni aléatoire. Elle est courbe et spiroïde, ovoïde presque. On avance en volute, en fumée. La forme de la blessure ou du deuil. L’approche est à la foi pauvre et luxuriante. Ce n’est pas un stimulant récréatif. On l’utilise pour le rêve, ou pour accompagner l’ivresse de l’exploration. Les lignes brouillées y laissent déborder un ballet d’impressions et de coulures. Le LSD y est discursif. Il y parle au corps et à l’expérience : le visible et la sensation de perspective peuvent y devenir fluidité, proprioception et idéation. Les lignes ne découpent plus, elles ne sont plus linéaires, elles sont symboles, elles ont rapports au flux, appel, vocation, invocation, poudrerie. Sur la peau de Yube on peut trouver tous les dessins possibles, il y en a vingt-cinq, mais chacun de ces dessins est à l’origine d’une multiplicité d’autres, car à la fin, ils appartiennent tous à la même peau du boa. » Quels savoirs savent les savoirs : cela importe. Quels mondes mondent des mondes : cela importe. Quelles histoires disent des histoires : cela importe. « La voie dont on ne peut se moquer n’est pas la vraie voie. » ajoute-il. Ils sont constitués de leur savoir et ils sont les chants. Ce sont des êtres fait de savoir et de chant.

 

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Further on, he speaks of the Yaminahua. According to them, these entities speak, but they speak a twisted-twisting language (“language twisting twisting”) that invites perspectivism and bindings through correspondences. Almost nothing in this twisted-twisting language is called by its usual name. Jaguars are called baskets; anacondas are hammocks; fish are called peccaries. In each case there is a link, obscure, but real, between the two terms. Jaguars are called baskets because certain basket patterns are akin to the jaguar’s coat. I question, I kid around, I move forward. Skin and clothing can be envisioned as “deictics” that produce relational effects. They are interfacial: an interface between an inside and an outside, cosmic composition and diplomacy. I had the idea, but I did not remember it. Not as well. Not well enough. LSD disturbs the perceptual apparatuses: those of experience and those of the subject of experience. It shows their constructed, produced nature. Where clear limits exist between the constitutive elements of experience and its subject, bodies are said to be closed: under the ordeal of the world, LSD lets hesitations appear. Lines become singular forms that it took me a long time to feel, to feel rather than to see. Ambiguity and the nocturnal rather than clarity. To perceive an aesthetics of the boundary, a matrix of the perceptual, a form whose edges are rendered powdery and which, even more than the contaminations it authorizes, prefigures our emotional valences and our ideations. My rhetoric, my texture here, is neither linear nor random. It is curved and spiroïdal, almost ovoid. We advance in volutes, in smoke, the shape of a wound or of mourning. The approach is at once poor and luxuriant. This is not a recreational stimulant. One uses it for the dream, or to accompany the drunkenness of exploration. Blurred lines let a ballet of impressions and drippings overflow. LSD is discursive. It speaks to the body and to experience: the visible and the sensation of perspective can become fluidity, proprioception, ideation. Lines no longer cut; they are no longer linear; they are symbols, they have a relation to flux, to call, vocation, invocation, powdering. “On Yube’s skin one can find every possible design; there are twenty-five of them, but each of these designs is at the origin of a multiplicity of others, because in the end they all belong to the same skin of the boa.” What knowledges know knowledges: that matters. What worlds world worlds: that matters. What stories tell stories: that matters. “The way of which one cannot make fun is not the true way,” he adds. They are constituted by their knowledge, and they are the chants. They are beings made of knowledge and of chant.

 

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