À propos des entités
21/04/2026
Ce que nous appelons la réalité, ou du moins l’expérience que nous en avons, a quelque chose de l’hallucination plus ou moins collective. Après tout, là où il n’y a que vibrations, l’expérience subjective de sons et de musique nous traverse. Là où il n’y a que longueurs d’ondes, l’expérience subjective de la couleur rouge nous traverse. Et puis, l’univers est une explosion. C’est à cet endroit que nous vivons, dans une explosion. Par ailleurs, nous ne savons absolument pas ce qu’est vivre. Parfois, des atomes arrangés d'une certaine façon finissent hantés. C’est nous. Quand une explosion dure suffisamment longtemps, la poussière se réveille, pense, et écrit à propos d’elle-même. L’univers pourrait être bien plus étrange que ce que nos appareils non seulement perceptifs mais aussi conceptuels nous laisse à croire. Essayons-nous à un exercice, une expérience de pensée : soit ma rencontre avec cette femme aux géométries impossibles est une rencontre avec quelque chose qui n'est pas de mon esprit, soit c'est une création de mon esprit, de mon cerveau (?). Cette formulation pose déjà un problème que nous aurons bien du mal à résoudre : dans le cas où quelque chose était, d'une façon ou d'une autre, en dehors de mon corps, quelle part de l'expérience en est pour moi une représentation interne ?
Juste après l'expérience, et sur laquelle je reviendrai, j'avais l'impression, non, j'en étais convaincu : cette entité était si impensable et si vaste que mon cerveau l'aura réduite à quelque chose de plus proche de mes capacités de compréhension. J'en avais la sensation, celle de la taille incommensurable de son existence, mais qui ne m'écrasait pas. Son intentionnalité était bienveillante et joyeuse. Voilà une part non négligeable de l'expérience qui m'a alors traversé de part en part.
Dans le cas, donc, où cette expérience est celle d'une entité externe à mon corps, alors sans doute pouvons-nous parler de rencontre et explorer les conséquences de ce vertige ; celui d'une forme approchant et dont une partie de l'expérience que j'en ai eue ressemblait bien trop à ce passage de Flatland, celui d'une sphère traversant un monde fait de deux dimensions. Celui d'une géométrie impossible. Ce scénario ne nécessite pas de développement supplémentaire quant à l'intentionnalité ; le vertige qu'il contient et déploie est bien suffisant pour l'instant. Le second scénario possible ouvre quelque chose d'intéressant aussi : la rencontre a eu lieu avec quelque chose qui préexiste dans mon esprit (à mon esprit ?). J'ose écrire que j'en doute. Je ne sais pas. Je pense alors à ces rêveurs lucides qui habitent un fil de mémoire de rêve en rêve et un autre, sobre. Deux mémoires qui ne parlent pas entre elles. Éveillés, ils ne se souviennent pas de leurs rêves ; rêveurs, ils se souviennent de leurs rêves, mais pas de leur vie éveillée. Si plusieurs états de conscience radicalement différents (rêve, LSD, DMT) partagent la même structure de discontinuité mémorielle avec accès par retour en état, la discontinuité n'est pas un artefact de la substance mais une propriété de certains modes de conscience. La mémoire n'est pas un système unifié mais une constellation de systèmes dont certains ne communiquent pas entre eux en conditions ordinaires : Elle se souvient de moi, je me souviens d'elle. Ce qui se souvient d'un côté n'est peut-être pas exactement ce qui se souvient de l'autre.
C'est philosophiquement lourd, inconfortable. Les deux possibilités échappent à la binarité du réel, ou non, tout en allant bien plus loin que la simple affirmation de la réalité de l'expérience subjective. Ces discontinuités habitées, et qui n'appartiennent pas au présent habituel, communiquent quelque chose de leur information, de ce qui les définit à travers nous et, ce faisant, transmettent un matériau. Le concept est encore un peu maladroit et dit autant de mon état que de ma prudence. Je ne souhaite ni domestiquer, ni trahir.