Cerveau Bayésien
27/02/2026
La kétamine, chez moi, produit sans doute les trips les plus étranges. Je n'en rapporte jamais que des fragments de souvenirs. Ces fragments, toutefois, sont incroyablement riches. Ils disent du réel, de sa perception, de sa matière qui y est comme un sable liquide et qui possède toutes les fragilités de l’arbitraire. Le monde y est plein de courants d’air, la matière y semble faite de respirations discrètes et silencieuses. L’habitude y apparait par bribes, elle tient mais de justesse. Elle aussi y est pleine de trous et par lesquels le regard glisse et tout fini en bégaiements et en vertiges. Il y a des trous dans l’expérience et qui en deviennent le matériau. Plus d’une fois, pendant des k-holes, je me suis vu comme solidifié, lentement solidifié, dans d’autres pièces, d’autres lieux, des endroits incomplets et pourtant incroyablement riches, précis, matériels, remplis d’autres personnes et d’évènements présents, passés et futurs que je ne parviens pas à tout à fait comprendre. Le processus prend quelques secondes et me laisse toujours confus. Ces trous d’expérience deviennent l’expérience alors j’ai pris pour habitude d’y regarder mes mains. Je les regarde à la façon des arpenteurs de rêves lucides, pour vérifier, pour mesurer, comme ailleurs on regarderait un instrument. Elles ne sont alors jamais vraiment les miennes, elles sont trop petites, étranges, couvertes de tatouages qui vont à peine. Ce geste me permet de savoir ce qu’il y a à savoir à ces moments-là juste avant de retourner à un état qui ne connait pas les profondeurs émotionnelles de la panique. Un autre effet de l’expérience à de telles doses est un ralentissement important de mes capacités à voir. Le flux d’images devants mes yeux - je me permet cette écriture naïve tout en sachant un peu du fonctionnement d’un cerveau - semble subir une latence tout à fait similaire à celle observée devant un jeu vidéo que l’on imposerait à un ordinateur trop lent. Le matériel inadapté n’y produirait péniblement qu’une petite poignée d’images par secondes. Une succession d’arrêts alors que tout le reste continue. Ces saccades localisées aux appareils de la vision semblent valider, en parties au moins, les théories défendant l’idée d’un cerveau Bayésien héritées d’un Zeitgeist hanté par The Matrix et ChatGPT, une pop culture où tout serait computationnel et simulation. Il m’est difficile d’en rejeter complétement la justesse expérimentale. Dans les cas les plus extrêmes, le flux visuel est complétement figé. La musique n’est jamais affectée de cette manière. Le réel continue par elle, je le sais intimement. Je peux me le dire à moi-même depuis les pods de travail futuristes, alors indiscernables des mondanités du quotidien, où je me suis retrouvé comme brièvement solidifié, ou depuis mon fauteuil : ‘’Le musique continue, le réel continue’’. La musique continue et, pourtant, quand l’image fige, le temps n’existe plus. Des heures ? Quelques minutes ? Une éternité ? Sur le moment je n’en sais rien et si les effets dissociatifs de la kétamine et de la norkétamine ne donnaient pas à tout cela des airs de rêves, mon écriture serait bien différente.