Extraits de Visions Chamaniques - Arts de l'Ayahuasca en Amazonie péruvienne
27/02/2026
En juillet 1985, je suis arrivé dans la ville de Pucallpa, au bord du fleuve Ucayali, afin de poursuivre des travaux de recherche commencés en 1981, qui portaient sur le chamanisme au sein de la population métisse des rives de l'Amazonie péruvienne. Je terminais ma thèse de doctorat sur le végétalisme, terme qui renvoie à une tradition syncrétique relativement récente dans la population métisse et les groupes autochtones de la région, selon laquelle des végétaux, dont certains sont psychoactifs (comme l'ayahuasca), sont considérés comme des « docteurs » ou « professeurs », et donc comme des sources de connaissance. Le végétalisme s'intègre dans une conception animiste, latente dans la pensée amérindienne de l'Alaska à la Terre de Feu, selon laquelle le monde serait peuplé d'innombrables personnes non humaines identifiées à des animaux, des plantes, des fleuves, des montagnes et d'autres éléments du monde naturel tels que des phénomènes météorologiques.
Je venais de Bogota, où j'avais organisé le colloque Chamanisme et usage des plantes du genre Banisteriopsis et ses additifs. Perspective interdisciplinaire. Parmi les intervenants, figurait Dennis McKenna, que j'avais rencontré au département de botanique de l'université de Colombie britannique de Vancouver, alors que j'effectuais une étude comparative de l'action pharmacologique de l'ayahuasca et des rapés (poudres à priser) psychoactifs. Mandatés par Botanical Dimensions, un jardin ethnobotanique que son frère Terence McKenna et son épouse Kat Harrison avaient créé à Hawaï, nous avions convenu de nous retrouver afin de collecter des spécimens vivants de plantes médicinales utilisées dans la région. À l'époque, Terence était déjà une célébrité à la suite de la publication de son livre The Invisible Landscape (Le Paysage invisible) co-écrit avec Dennis, et surtout grâce à ses conférences fascinantes au cours desquelles il discutait de chamanisme, de substances psychédéliques, de philosophie, d'alchimie et de la fin des temps. J'avais connu Terence à Florencia, ma ville natale, qui était encore alors un bourg situé sur les contreforts de la cordillère orientale et à l'orée de la forêt amazonienne, aujourd'hui en grande partie déboisée, dans la région du Caquetá en Colombie. Deux ans auparavant, nous avions consommé ensemble le yagé, le nom tukano de la boisson dans laquelle on mélange le Banisteriopsis caapi (appelé ayahuasca au Pérou) aux feuilles d'une autre liane (Diplopterys cabrerana).
Dennis avait déjà séjourné à Pucallpa quelques années auparavant, et il y avait brièvement rencontré Pablo Amaringo, qui vivait alors près du Mercado Tres, un marché situé dans un des quartiers les plus pauvres de la ville. Sa maison était faite de planches montées sur pilotis. Construite sur un terrain presque toujours inondé, cette maison était à peine meublée, sans eau courante ni électricité. Les sanitaires consistaient en un abri de fortune composé de vieilles tôles d'aluminium. Sa mère ainsi que son neveu, Juan, encore adolescent, fils d'un frère décédé, y vivaient également. Au cours de cette première rencontre, Pablo commença à nous conter avec entrain quelques épisodes de sa vie mouvementée. Septième d'une fratrie de douze enfants, il affirmait descendre des peuples lamista, mashco-piro et cocama. Ses parents parlaient quechua entre eux, mais avaient élevé leurs enfants en espagnol afin de faciliter leur intégration au sein de la société péruvienne. Son père, ses deux grands-pères et d'autres membres de sa famille avaient été végétalistes. Pablo avait été coiffeur, pêcheur, avait travaillé dans des exploitations forestières et dans le port de Pucallpa pendant quelque temps, et, avant que la photographie ne mette fin à cette activité, il s'était dédié un temps à la peinture de portraits. Il était autodidacte dans tous ces domaines et n'avait reçu qu'une éducation scolaire minimale. S'intéressant aux questions spirituelles, il avait fréquenté diverses organisations religieuses, connaissait très bien la Bible et avait eu accès à une certaine littérature ésotérique. Il me raconta également qu'il avait fabriqué de faux billets qu'il dessinait initialement lui-même, avant d'employer des méthodes plus sophistiquées, qui l'avaient conduit plusieurs fois en prison. Afin d'échapper aux autorités, il avait vécu parmi différents groupes autochtones, où il avait appris beaucoup de choses sur la flore, la faune et les traditions locales amazoniennes. Quand je fis sa connaissance, il était sur le point de se lancer dans un nouveau projet de fausse monnaie, avec l'aide d'un complice qui devait lui fournir un papier spécial japonais. Je lui ai alors montré un billet de banque finlandais de l'époque. Il l'a regardé à travers grâce à l'ayahuasca, il avait appris à mélanger les couleurs (il travaillait avec sa propre gamme chromatique) et à maîtriser la perspective. Il avait une mémoire extraordinaire, et se souvenait des détails de tout ce qu'il avait vu. Je lui ai alors demandé s'il se souvenait aussi des visions qu'il avait expérimentées à l'époque où il était végétaliste. Me répondant par la positive, il m'affirma qu'il nous préparerait quelques peintures.
Quelques jours plus tard, nous lui rendîmes visite. Il nous montra avec plaisir ses deux premières visions reproduites sur du papier noir et m'en donna une, ainsi qu'à Dennis. À mon retour à Helsinki, où je travaillais en tant que professeur au département des langues modernes de la Swedish School of Economics, j'ai envoyé à Pablo une lettre...
Pablo me répondit aussitôt : « Tu me demandes des explications sur les visions d'ayahuasca représentées sur le tableau que je t'ai offert, eh bien je vais te les donner dans l'ordre. » S'ensuivait une description détaillée des différents personnages avec leur nom et leur origine. J'étais stupéfait. Bien que Don Emilio, un des végétalistes avec lesquels j'avais travaillé, m'ait déjà parlé de « docteurs venus d'Inde », de machines qu'il avait vues dans ses visions, ou d'anges armés d'épées défendant le lieu où le breuvage était consommé¹, ce tableau était d'une complexité qui dépassait ce que je pouvais attendre d'un végétaliste amazonien. Sa lettre, à l'écriture élégante et à l'orthographe parfaite, fut la première d'une longue correspondance de près de dix ans, qui allait transformer la vie de Pablo, et dans une certaine mesure la mienne aussi.
Dès lors, j'ai modifié l'orientation de ma recherche. Je me suis efforcé de faire connaître le travail de Pablo à travers le monde et à vendre des tableaux et des reproductions lors de congrès. Avec l'argent ainsi récolté, j'ai pu faire installer l'eau courante et l'électricité chez lui. Je lui ai moi-même acheté quelques tableaux. Plus tard, des galeries et des musées de plusieurs pays se sont intéressés à son travail. Pablo a pu alors se consacrer pleinement à la peinture, de sorte que son œuvre se développa, en partie stimulée par mes questions.
Dans ses tableaux figurent des représentations des « mères » ou « maîtres » des plantes et des lacs. On y voit des mondes subaquatiques peuplés de dauphins, de sirènes et de yakurunas, ces « gens de l'eau » qui enlèvent parfois les baigneurs. On peut également y voir des combats entre guérisseurs, chacun accompagné de ses êtres protecteurs, car dans la conception végétaliste du monde, la maladie est la conséquence d'attaques d'un sorcier ou de l'esprit d'une plante ou d'un animal. Trois grands serpents (la Sachamama, la Yakumama et la Huairamama), présidant aux royaumes de la forêt, de l'air et de l'eau, figurent fréquemment dans ses tableaux. L'œuvre de Pablo Amaringo non seulement s'inscrit donc comme on le voit dans une conception animiste du monde, mais elle révèle aussi d'autres courants qui sont parvenus d'une manière ou d'autre en Amazonie péruvienne, notamment la littérature ésotérique ainsi que les publications de vulgarisation scientifique et technologique.
Tandis que Pablo développait sa production artistique et ethnographique, j'ai commencé à montrer ses œuvres à certains habitants de Pucallpa et d'Iquitos qui avaient fait l'expérience de l'ayahuasca. Leur réaction fut unanime : tous reconnurent qu'il s'agissait de visions produites par l'ayahuasca. Des collègues montrèrent les images à des communautés autochtones qui réagirent de la même manière. Même si de nombreux détails étaient évidemment idiosyncratiques, l'impression générale renvoyait donc à l'univers visionnaire induit par l'ingestion du breuvage.
En 1991, nous avons publié avec Pablo le livre Ayahuasca Visions: The Religious Iconography of a Peruvian Shaman.