Ketamine et altérité
05/04/2026
J'ai beaucoup d'expérience avec les psychédéliques. Beaucoup. Ces expériences m'ont amené à considérer que nos représentations de la réalité ne vont pas d'elles-mêmes et que, de la même manière, le sens que nous avons de notre identité est une construction. Une construction non pas seulement psycho-sociale mais aussi, et surtout, biologique. En regardant les gens passer autour de moi aujourd'hui, je me suis demandé quelle partie de mon cerveau pouvait bien être en charge de reconnaître dans ces formes mouvantes, et bien des gens justement. L'autre. Du vivant. Et je me suis demandé si cette partie pouvait sombrer, comme certaines sombrent sous la pression de, disons, la kétamine par exemple. Sous kétamine, très rapidement, je n'ai aucune idée de ce que les chiffres, l'heure, sur mon téléphone, sur l'écran de la télévision ou sur mon ordinateur peuvent bien être. Aucune. Je me dis qu'il suffirait d'un blocage dans les transmissions chimiques à tel ou tel endroit dans ma tête et cette séparation nette, entre les hommes et femmes dans la rue, et le décor, la rue elle-même, deviendrait impossible à réaliser. Impossible de percevoir l'autre, de l'adresser comme tel. Une masse sans saillances, morne, habitée de mouvements discrets. Une solitude. La reconnaissance de l'autre, comme agent, comme vivant, comme quelqu'un, cela repose sur plusieurs régions distinctes. Le système semble relativement localisé. Il est dit de la kétamine qu'elle bloque les récepteurs NMDA et qui seraient présents dans ces régions. Et voilà la désintégration des catégories prédictives, le cerveau ne peut plus plaquer ses modèles sur le flux sensoriel. La phénoménologie aura mis du temps à pointer ce vertige ; la perception de l'autre n'est pas une lecture passive du monde, c'est une construction active, coûteuse et qui peut cesser, elle aussi.