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Lettre à un ami

03/03/2026

Pour parler de ce que tu as écrit je vais parler un peu de moi, j’espère que tu me pardonneras. Je crois qu’il est important que j’essaie, plutôt que de formuler ce que je pense, de dire l’endroit où tout cela se touche. Peut-être que l’écho de ce contact dira quelque chose d’aussi intéressant pour toi que cette lecture l’aura été pour moi.

J’écris depuis un moment de tension de ma vie, un instant tendu, vertical et tremblant sur l’endroit de la rencontre d’ellipses, des trajectoires dont la rencontre pourrait tout avoir de l’accident. Erik m’a transmis ton texte après que j’eus trébuché sur les pratiques du corps. J’étais encore en train de tomber. Il fallait déconstruire, profaner, c’est quoi un corps qui pense ? C’est quoi une pensée du corps ? Dans ce que d’autres ont voulu me faire nommer mon travail, j’étais un contre-traducteur, d’une langue à #&@ et qui joue des signes à la façon d’un magicien. J’écris magicien en référence à Alan Moore que j’ai mentionné précédemment à Erik, peut-être t’en a-t-il parlé, mais aussi à un entretien filmé que j’ai vu il y a longtemps – un évangéliste ayant perdu sa foi y racontait comment, alors qu’il avait vingt ans, il était chargé d’approcher de jeunes gens un peu perdus pendant le Spring Break californien – il était formé pour reconnaître certains signes – afin de grossir les rangs de son Église. Il approchait des proies et la lumière de Jésus Christ devait leur rendre visible les artifices de la magie dionysiaque, dépouiller la fête de tout sortilège et, dans l’intensité de cette lumière nouvelle et sacrée, leur permettre d’épouser quelque chose de plus grand. Une rencontre, la seule qui compte, capturée sous projecteur. Il sourit à ce moment-là. Et ses cheveux longs, sa barbe, son corps fin et sa peau un peu sombre me font me dire qu’il a la tête de l’emploi. Il sourit et évoque ce moment où les clubs ferment à Londres et ailleurs, et où la lumière soudaine et brute révèle le plastique et le toc aux derniers. La chute a lieu au ralenti. Après avoir pensé sans corps pendant de trop nombreuses années, il fallait faire l’expérience d’un corps qui pense. Mon corps est l’endroit où je fais l’expérience du monde, et si j’en changeais la langue ? Traduit plusieurs fois à moi-même, d’un corps absent à un corps de force, à un corps de joie. Me voilà devant ton texte. J’en termine la lecture alors que je reviens d’une longue nuit fragmentée par la prise d’un cocktail de MDMA et de Kétamine. On y chasse le k-hole, là où les sens se brouillent. Avec elle. Toujours. Il n’y a pas de politique s’il n’y a pas de corps. Ce sont les réorganisations sensorielles, parfois brutales de ces moments-là qui m’appellent, quand la surabondance de sérotonine augmente la neuroplasticité, tordent le monde en synesthésies qui échappent au langage. Un corps techno-augmenté et qui produit une échappée, un bégaiement dans l’expérience qu’il fait du monde. Les sens s’y diluent en de nouveaux systèmes perceptifs tangents, inconnus, sans noms, le temps et l’ego disparaissent, il n’y a plus de pesanteur ou de souvenirs assez solides, et puis on revient. Après la magie, les arbitraires constitutifs du réel sur lequel on ouvre alors les yeux ne peuvent plus tout à fait masquer leurs corps de toc et de plastique. Le retournement est curieux. C’est une chose de penser un corps qui pense, c’est un tout autre monde que d’en embrasser le mouvement, le voyage, et d’en traduire les gestes, les expériences et géométries. Il faut de la lenteur. Je l’ai écrit, c’est une chute au ralenti. Un artefact de cinéma. Il faut de la lenteur pour commencer à voir que c’est finalement de géométries dont il est question. Faire l’expérience de géométries perceptuelles absolument autres pour penser le réel autrement, et en déplacer les apparitions hors des feux du projecteur.

À la lecture de ton texte je n’ai pu m’empêcher d’y voir cette chose-là, et tout le reste y était comme la nécessité de son invocation. Des mots au-delà des mots et dont le sens véritable existe en tension pour et par cette architecture, dans l’obscurité plus que dans les clartés signifiantes. L’afterglow me tenait depuis plusieurs jours, les demi-vies de la MDMA et de la Kétamine sont de quelques heures seulement, les substances n’étaient plus dans mon système. Leurs effets sur mes balances chimiques et hormonales restaient marqués et j’étais toujours aux frontières de cet ailleurs. Je me souviens avoir préparé mes affaires, je devais prendre un train tôt, puis avoir lancé la lecture de la musique qui nous avait accompagnés quelques jours avant ; j’entendais, mais malgré tous mes efforts, je ne pouvais être attentif qu’aux basses et très basses fréquences. Tout ce qui était percussions, ou presque. Le reste n’était qu’un fantôme, une soupe sans importance. J’entendais tout, mais rien ne prenait corps en dehors de ce minuscule champ de fréquences. Les vibrations, les matières, les formes de ces graves avaient gagné en pure intensité tout ce que le reste avait perdu en existence. Cet hyperfocus auditif a bouleversé mon écoute. Ce matin, j’avais les oreilles d’un autre. En quelques heures, j’ai tout essayé. Progressive tech, stoner, death, rap, punk américain, anglais, russe, reggae, slam, rock, rock’n’roll, tout. Et ces mots ne disaient plus rien que des écarts d’hétérochronies et textures dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je me disais que ce moment avait quelque chose d’un peu absurde, de cyberpunk et de merveilleux. À ce moment-là, je finissais de te lire et toute mon attention était tendue vers l’espace dessiné par les fragments avec lesquels tu composes. Entre eux. Par eux. Je me demandais à quel moment j’avais cessé de lire des mots en série, en phrases, en linéarité, en instants de clarté, à quel moment j’avais commencé à sentir les vibrations et pesanteurs d’une forme déduite, fût-elle immobile, de forces multiples. C’est une chose dont j’avais oublié le pouvoir et que ton écriture a rappelé à moi. Je l’avais oublié un temps, je crois. Ou alors, ce sont les rencontres des pratiques du corps, des trips, la nuit, et de la façon dont tu as écrit ici qui en ont permis ce retour. Le labyrinthe en ligne droite est le pire des labyrinthes.

Me voilà à cet endroit du chemin que j’ai choisi de prendre il y-a je ne sais quand. À la croisée de ton manuscrit et de mes pratiques et qui vont continuer leurs courses autours de quelque chose. J’espère que ces quelques réflexions, et qui ne sont que cela, trouveront un écho quelque part chez toi.

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