Valence et poids
06/06/2026
J'ai remarqué ça sous kétamine, alors que je regardais le couloir de l'entrée aux dalles de carrelage froid de mon appartement alsacien. Cet endroit est particulier, avec sa porte toute de verre opaque et de barre de fer blanc qui la coupe en traits verticaux et durs. Juste derrière, la rue et les passants. On s'y tient là sans l'interface habituelle des espaces qui séparent les entrées d'immeubles et l'intimité des appartements. Je ne m'en étais jamais rendu compte, mais cet endroit m'évoque un cabinet, celui d'un médecin ou, au moins, son espace de secrétariat, et c'est à propos de cette valence que j'aimerais écrire. Ce soir-là, je voyais tout comme d'habitude, le carrelage, ma porte, mon balai, mais je n'étais pas là, ce qui pesait en structure au fond de mon esprit, c'était le cabinet-secrétariat, pas le couloir, pas l'intimité. Et cela pesait tellement que, sans pour autant que rien de visuel ne change, eh bien tout était changé. Les mots manquent pour décrire ce phénomène. Il me laisse à penser que tout l'organe visuel peut être décorrélé des poids que je décris et pour lesquels je n'ai pas d'autres mots. Des poids de réel, des poids de signifiance, des mondes qui mondent et d'une façon beaucoup plus littérale que ce que j'ai pu par ailleurs écrire. Il serait maladroit de ma part d'être trop affirmatif quant aux causes profondes qui laissent apparaître ce moment, toutefois ce n'est pas la première fois que je le traverse. Un monde est là, et puis je le quitte en sidérations et, lorsque je tente de m'en rappeler, je me rends bien compte que tout était là, à sa place, et pourtant tout était profondément, si profondément, autre. Un bureau chez moi devient un open space où l'on m'observe, un couloir de carrelage froid, cabinet-secrétariat, et qui restent, et qui deviennent. Ces expériences sont très souvent accompagnées de l'élévation d'une nouvelle sensorialité chez moi et qui est liée à une sorte de perception de ces poids et que la langue a bien du mal à saisir. J'écris poids parce qu'il y a là de la corporéité, étrange, diffuse. Encore maintenant, sobre, il m'en reste quelque chose et je peux sentir les choses-percepts nichées aux creux des valences et des objets que mes yeux attrapent. Ce phénomène est parmi les plus curieux qu'il m'ait été donné de tenter de comprendre.