Pour parler de ce que tu as écrit je vais parler un peu de moi, j’espère que tu me pardonneras. Je crois qu’il est important que j’essaie, plutôt que de formuler ce que je pense, de dire l’endroit où tout cela se touche. Peut-être que l’écho de ce contact dira quelque chose d’aussi intéressant pour toi que cette lecture l’aura été pour moi.
J’écris depuis un moment de tension de ma vie, un instant tendu, vertical et tremblant sur l’endroit de la rencontre d’ellipses, des trajectoires dont la rencontre pourrait tout avoir de l’accident. Erik m’a transmis ton texte après que j’eus trébuché sur les pratiques du corps. J’étais encore en train de tomber. Il fallait déconstruire, profaner, c’est quoi un corps qui pense ? C’est quoi une pensée du corps ? Dans ce que d’autres ont voulu me faire nommer mon travail, j’étais un contre-traducteur, d’une langue à #€-&@ et qui joue des signes à la façon d’un magicien. J’écris magicien en référence à Alan Moore que j’ai mentionné précédemment à Erik, peut-être t’en a-t-il parlé, mais aussi à un entretien filmé que j’ai vu il y a longtemps – un évangéliste ayant perdu sa foi y racontait comment, alors qu’il avait vingt ans, il était chargé d’approcher de jeunes gens un peu perdus pendant le Spring Break californien – il était formé pour reconnaître certains signes – afin de grossir les rangs de son Église. Il approchait des proies et la lumière de Jésus Christ devait leur rendre visible les artifices de la magie dionysiaque, dépouiller la fête de tout sortilège et, dans l’intensité de cette lumière nouvelle et sacrée, leur permettre d’épouser quelque chose de plus grand. Une rencontre, la seule qui compte, capturée sous projecteur. Il sourit à ce moment-là. Et ses cheveux longs, sa barbe, son corps fin et sa peau un peu sombre me font me dire qu’il a la tête de l’emploi. Il sourit et évoque ce moment où les clubs ferment à Londres et ailleurs, et où la lumière soudaine et brute révèle le plastique et le toc aux derniers. La chute a lieu au ralenti. Après avoir pensé sans corps pendant de trop nombreuses années, il fallait faire l’expérience d’un corps qui pense. Mon corps est l’endroit où je fais l’expérience du monde, et si j’en changeais la langue ? Traduit plusieurs fois à moi-même, d’un corps absent à un corps de force, à un corps de joie. Me voilà devant ton texte. J’en termine la lecture alors que je reviens d’une longue nuit fragmentée par la prise d’un cocktail de MDMA et de Kétamine. On y chasse le k-hole, là où les sens se brouillent. Avec elle. Toujours. Il n’y a pas de politique s’il n’y a pas de corps. Ce sont les réorganisations sensorielles, parfois brutales de ces moments-là qui m’appellent, quand la surabondance de sérotonine augmente la neuroplasticité, tordent le monde en synesthésies qui échappent au langage. Un corps techno-augmenté et qui produit une échappée, un bégaiement dans l’expérience qu’il fait du monde. Les sens s’y diluent en de nouveaux systèmes perceptifs tangents, inconnus, sans noms, le temps et l’ego disparaissent, il n’y a plus de pesanteur ou de souvenirs assez solides, et puis on revient. Après la magie, les arbitraires constitutifs du réel sur lequel on ouvre alors les yeux ne peuvent plus tout à fait masquer leurs corps de toc et de plastique. Le retournement est curieux. C’est une chose de penser un corps qui pense, c’est un tout autre monde que d’en embrasser le mouvement, le voyage, et d’en traduire les gestes, les expériences et géométries. Il faut de la lenteur. Je l’ai écrit, c’est une chute au ralenti. Un artefact de cinéma. Il faut de la lenteur pour commencer à voir que c’est finalement de géométries dont il est question. Faire l’expérience de géométries perceptuelles absolument autres pour penser le réel autrement, et en déplacer les apparitions hors des feux du projecteur.
À la lecture de ton texte je n’ai pu m’empêcher d’y voir cette chose-là, et tout le reste y était comme la nécessité de son invocation. Des mots au-delà des mots et dont le sens véritable existe en tension pour et par cette architecture, dans l’obscurité plus que dans les clartés signifiantes. L’afterglow me tenait depuis plusieurs jours, les demi-vies de la MDMA et de la Kétamine sont de quelques heures seulement, les substances n’étaient plus dans mon système. Leurs effets sur mes balances chimiques et hormonales restaient marqués et j’étais toujours aux frontières de cet ailleurs. Je me souviens avoir préparé mes affaires, je devais prendre un train tôt, puis avoir lancé la lecture de la musique qui nous avait accompagnés quelques jours avant ; j’entendais, mais malgré tous mes efforts, je ne pouvais être attentif qu’aux basses et très basses fréquences. Tout ce qui était percussions, ou presque. Le reste n’était qu’un fantôme, une soupe sans importance. J’entendais tout, mais rien ne prenait corps en dehors de ce minuscule champ de fréquences. Les vibrations, les matières, les formes de ces graves avaient gagné en pure intensité tout ce que le reste avait perdu en existence. Cet hyperfocus auditif a bouleversé mon écoute. Ce matin, j’avais les oreilles d’un autre. En quelques heures, j’ai tout essayé. Progressive tech, stoner, death, rap, punk américain, anglais, russe, reggae, slam, rock, rock’n’roll, tout. Et ces mots ne disaient plus rien que des écarts d’hétérochronies et textures dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je me disais que ce moment avait quelque chose d’un peu absurde, de cyberpunk et de merveilleux. À ce moment-là, je finissais de te lire et toute mon attention était tendue vers l’espace dessiné par les fragments avec lesquels tu composes. Entre eux. Par eux. Je me demandais à quel moment j’avais cessé de lire des mots en série, en phrases, en linéarité, en instants de clarté, à quel moment j’avais commencé à sentir les vibrations et pesanteurs d’une forme déduite, fût-elle immobile, de forces multiples. C’est une chose dont j’avais oublié le pouvoir et que ton écriture a rappelé à moi. Je l’avais oublié un temps, je crois. Ou alors, ce sont les rencontres des pratiques du corps, des trips, la nuit, et de la façon dont tu as écrit ici qui en ont permis ce retour. Le labyrinthe en ligne droite est le pire des labyrinthes.
Me voilà à cet endroit du chemin que j’ai choisi de prendre il y-a je ne sais quand. À la croisée de ton manuscrit et de mes pratiques et qui vont continuer leurs courses autours de quelque chose. J’espère que ces quelques réflexions, et qui ne sont que cela, trouveront un écho quelque part chez toi.
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To be able to talk about what you wrote, I need to talk a little about myself, forgive the indulgence. It feels more honest to speak from the crack where things touch. I believe it is important that I try to draw that place where it all touch rather than articulate what I think. Maybe, just maybe, that contact will echo and be as interesting for you as reading you was for me. I’m writing from a tension, a vertical and, trembling oscillation in my life. Right where the ellipses meet, where trajectories intersect in a way that could feel entirely accidental. When Erik sent me your book, I already stumbled upon body practices. I was still in the middle of falling, you know? It became necessary to deconstruct, to profane. Strip it down. What about thinking through a body? In motion? Motion as thoughts? In what others wanted me to call my work, I was a counter-translator, from a language to a #€-&@, playing with signs like a magician. I write magician in reference to Alan Moore, whom I mentioned to Erik earlier, maybe he told you about it. I was also referring to a filmed interview I saw long ago: an ex-evangelist, lost his faith, long hair, lean body. He was recounting this story about being twenty, sent to California during Spring Break to save kids on the edge. They trained him to spot signs, signs, looking for preys in order to swell the ranks of his Church. Under the light of Jesus Christ, the Dionysian spell was stripped of its magic so the intensity of the holy new light would allow the lost souls to embrace something grater. A meaning. A meeting, the only one that matters, right there, caught under the spotlight. I remember him smiling at that moment. Long dark hair, beard, hard thin body and slightly dark skin, dude really looked the part. He evoked that moment when the clubs close in London and everywhere in the world. He evoked the sudden, harsh light and how it reveals the plastic and the fake for those who remain. The fall happens in slow motion. Thinking through flesh and bones, after so, so, so many years of disembodied floating thoughts is an ontological shock. What if I changed the language? From an absence to strong grounded weights, to a body made of pure pharmaceutical joy. And so here I am, in front of your writings. I finished reading you as I was coming back from a long, fragmented night, MDMA and Ketamine. There is no politics without bodies. With her. I don’t understand LSD and its symbolic chases where we narrate ourselves in talkative myths. The brutal sensory reorganizations, those moments they are the ones calling my name. When serotonin overload boosts neuroplasticity and twists the world into uncanny synesthesias the language fails to name. An escaping techno-augmented body, a stuttering, in the experience. The senses dilute themselves and new, unknown, unnamed perceptual systems arise. Time and ego dissolve, disappear, there is no more gravity, no more self or memory. And then we’re back. After magic, the constitutive arbitrariness of the waking life which we open our eyes can no longer quite mask their cheap shine. It is quite a journey to embrace this movement, and translate its gestures, experiences, geometries. It takes slowness. I’ve written it before: the fall happens in slow motion. A cinematic artifact. It takes slowness to begin to see that what’s at stake is geometry, experiencing radically through unknown perceptual geometries and shift everything away from the spotlight. Reading you, I couldn’t help but see that, and everything else in it felt like it. The necessity of summoning. Words beyond words, meanings laying in tension for and through the text windings architecture, not clarity. The afterglow had held me for several days. The half-lives of MDMA and Ketamine are just about a few hours, so the substances were no longer in my system. Yet, their effects on my chemical and hormonal balances lingered, and I was still at the edge of that elsewhere. I remember having packed my things, I had an early train. I remember playing the music we’d listened to a few days before. I could hear, but despite all my effort, I could only focus on the low and ultra-low frequencies. Everything percussive, almost exclusively. Everything else, barely a ghost, a meaningless distant soup. The vibrations, the textures, the shapes of those basslines had gained so much in pure intensity, and everything else had lost its substance. That auditory hyperfocus moved my listening in an almost alien world. That very morning, I had something else’s ears. In just a few hours, I tried everything: progressive tech, stoner, death, rap, American punk, British punk, Russian punk, reggae, slam, rock, rock’n’roll, everything. And those words said nothing but discrepancies of heterochronies and textures I had never suspected existed. I told myself that this moment was something absurd, cyberpunk, and marvelous.
At that moment, I already finished reading your book. All my attention was pulled toward the space carved by the fragments you compose with. Between them. Through them. And I wondered: when did I stop reading words in series, in sentences, in linearity, in moments of clarity? When did I start to feel the vibrations and gravities of a deduced form, even if still, from multiple forces. It’s something I had forgotten the power of, and your writing brought it back to me. I had forgotten it for a while, I think. Maybe it was the encounters with bodily practices, the hard trips, the night, and the way you wrote that allowed this long come home. The straight-line labyrinth is the worst kind of labyrinth.
And so here I am. At this point on the path. I don’t know when. At the crossroads of your book and my practices which will keep circling around something. I hope these few reflections, and they are only that, will find an echo somewhere in you.